Définition: le métaplasme est une opération qui altère la continuité phonique ou
graphique du message, c'est-à-dire la forme de l'expression en tant qu'elle est
manifestation phonique ou graphique. Dans cette continuité phonique, l'altération qui
porte sur un ou plusieurs phonèmes n'est décelable qu'à partir de son intégration à
l'unité ou aux unités supérieures" (p. 50).
En principe, ce type de figures est particulièrement dangereux à examiner car il s'agit
d'une transplantation dans un champ sémiotique autre de concepts élaborés pour la
description de phénomènes spécifiquement verbaux: en effet, le risque d'un
verbocentrisme est à craindre. Partant, nous essaierons de procéder avec prudence; pour
ce faire, et pour commencer, un commentaire pour expliciter davantage la définition du
métaplasme s'impose.
La catégorie des métaplasmes présuppose et exige en même temps les décompositions ou
les articulations suivantes:
signifiant: |
collection de phonèmes (ou graphèmes) |
phonème: |
collection de traits distinctifs |
graphème: |
collection de traits distinctifs (non encore formalisés définitivement )
(p. 33). |
Ainsi, nous constatons qu'une combinaison d'unités d'un niveau inférieur participe à
la constitution d'une unité d'un niveau supérieur; d'où la seconde exigence à savoir
la linéarité, i.e. la disposition des unités les unes après les autres en succession
soit temporelle (phonie) soit spatiale (graphie).
Si nous considérons ces présupposés et ces exigences, même avec hâte (ce n'est pas
une imprudence), nous pouvons remarquer sans difficulté que ce sont là des propriétés
définitionnelles du langage verbal car elles caractérisent le plan de son signifiant.
Déjà Martinet faisait de la double articulation un critère définitionnel du langage et
Saussure de la linéarité une des caractéristiques de la manifestation des langues
naturelles.
Et déjà la tentation de soupçonner l'existence de métaplasmes iconiques; mais avant de
succomber à la tentation, il nous faut d'abord réfléchir sur la troisième condition
nécessaire à la réalisation d'un métaplasme.
Il s'agit de la codification de la forme de l'expression: "le [signifiant] doit en
effet être doté d'une certaine stabilité dans la compétence du sujet parlant "(p.
51), et c'est grâce à cette stabilité que l'on peut percevoir l'existence de l'écart;
exemple:
maman - man (aphérèse)
faculté - fac (apocope)
squelette - esquelette (prosthèse)
avec - avecque (paragogue)
Salvador Dali - avida dollars (anagramme).
Articulation donc et linéarité et stabilité.
Sans trancher sur l'impossibilité de rencontrer dans le message iconique des
articulations comparables à celles mentionnées au-dessus (nous ne sommes pas encore
suffisamment renseigné pour le faire), nous pouvons souscrire provisoirement à l'idée
de Metz (1966) selon laquelle la représentation d'une automobile dans une image, par
exemple, livrera "un signifié pour la conquête duquel le langage verbal a déjà
dû engager ses deux articulations" (p. 232).
Autrement-dit, la possibilité d'une deuxième articulation, pour ce qui nous préoccupe,
est à écarter. Toutefois, que penser des exemples suivants:
dessin 12: |
moitié supérieure d'un être humain |
dessin 13: |
moitiés inférieures de corps féminins |
dessin 14: |
arbre avec exactement quatre branches et huit feuilles? |
Rappelleront-ils certains des exemples linguistiques précédents?
Répondre par l'affirmative à cette question reviendrait à poser comme allant de soi, et
donc méthodologiquement dangereux, l'équivalence (fort douteuse, voire utopique) entre
linéarité horizontale (linguistique) et "linéarité verticale" (iconique). En
réalité, cette proposition soulève beaucoup plus de problèmes qu'elle ne peut
résoudre:
i. elle impose une propriété linguistique à un système non linguistique et cherche à
la retrouver à n'importe quel prix,
ii. elle présuppose qu'il est possible de retrouver les mêmes opérations
métaplastiques à un niveau iconique, opérations qui se réduisent à des suppressions,
adjonctions ou permutations; ce qui équivaut à dire, d'une certaine manière, que ce qui
est représenté dans les trois dessin 12, dessin 13 et dessin 14
ne pose aucun problème, métaplastiquement parlant, et n'est l'objet d'aucune
altération, i.e. finalement, s'il n'y avait pas eu suppression, nous aurions eu des
signifiants correspondant au degré zéro?
Il est probable que l'on soit tenté par envisager la question dans un autre sens, mais
tout en sauvegardant aux messages iconiques en général leur statut de système autonome,
en considérant La Caricature comme un Métaplasme, i.e. un système qui manipule des
signifiants-écarts, et par conséquent, faire de la représentation photographique, par
exemple, le discours-norme. Dans ce cas là, rien ne nous empêchera de faire de la
photographie en noir et blanc un discours-écart de la photographie en couleur, et de
celle-ci une déviation de l'image en relief, etc.
Nous avons donc de bonnes raisons de penser, comme Todorov, que la caricature est un
discours et que la photographie en est un autre; un discours qui a nécessairement ses
propres métaplasmes qu'il faudra découvrir (pour un supplément d'information, cf.
3.3.4).
Tous ces problèmes que nous avons soulevés ne sont, bien entendu, qu'un bref
échantillon des difficultés que la catégorie des métaplasmes est susceptible de poser
lorsqu'il s'agit d'identifier ces figures dans le dessin caricatural. La raison en est que
ces opérations rhétoriques opèrent au niveau du signifiant, et la sémiotique visuelle
n'a pas encore proposé de solutions suffisamment rigoureuses et satisfaisantes pour
rendre compte du signifiant iconique.
Par conséquent, il serait peut-être plus juste, conformément à notre souci de
prudence, de suspendre l'examen de cette catégorie au niveau iconique jusqu'à
"nouvel ordre", pour ne courir aucun risque. Cependant, nous limiterons notre
intervention au seul "mot-valise".
Le Groupe m définit le mot-valise comme une figure par
adjonction: "il consiste en l'interpénétration et la fusion de deux [signifiants]
possédant un certain nombre de caractéristiques formelles communes" (p. 56), de
façon à donner lieu à un signifiant nouveau et original; exemple: évolution + volupté
(élément commun: volu) = évoluption. "Il s'agit bien là d'un phénomène
d'adjonction puisqu'un des deux termes reste prépondérant" (p. 56).
A un niveau iconique, une telle opération sera désignée par l'expression:
"image-valise" (Kerbrat-Orecchioni 1979). Ainsi, nous pouvons avoir:
dessin 15: |
fleur + stylo à encre (élément commun: pétale et plume (ressemblance
formelle)) = fleur inédite (terme prépondérant: fleur?) |
dessin 16: |
stylo à plume + fourchette (élément commun: plume et tête de
fourchette sont des extrémités d'instruments (ressemblance formelle)) = stylo-fourchette
(ou l'inverse) |
dessin 17: |
arbre fruitier + arbre généalogique (élément commun: possession de
racines, branches, etc.) = arbre aux blasons |
dessin 18: |
homme + tabouret (éléments communs: pieds et corps au-dessus des pieds)
= homme-tabouret |
Après cette série d'exemples, nous remarquons que la description du Groupe m du mot-valise n'est pas sans soulever de problème quand il s'agit
de la transplanter dans le dessin caricatural. Nous nous limiterons à cette observation:
le mot-valise est considéré comme un métaplasme, figure qui se situe au niveau d'un
seul signifiant puisqu'un des deux termes reste toujours prépondérant; "les
relations syntagmatiques exigent d'ailleurs la suprématie d'un des deux termes" (p.
56), laquelle suprématie est assurée également, par complémentarité réciproque, au
niveau sémantique. Or, la prépondérance de l'un des deux termes constituant
l'image-valise ne va pas de soi. Alors que le contexte syntaxique (phrastique) peut être
suffisant pour rendre compte d'une suprématie dans le mot-valise, le contexte iconique,
quant à lui, risque de ne pas l'être.
Si nous reconsidérons nos exemples, nous pouvons remarquer que dans:
dessin 15: |
c'est 'fleur' qui, apparemment, est le terme prédominant alors que,
sémantiquement, il serait tout aussi juste de pencher pour 'stylo' |
dessin 16: |
contextuellement, le terme dominant est 'fourchette' (présence de
l'assiette) alors que sémantiquement, c'est plutôt 'stylo' |
Ces considérations nous amènent à remettre en question et à suspecter, à un niveau
iconique, la notion de prépondérance étant plutôt une exigence de la syntaxe
linguistique, et à ne voir en elle qu'une propriété exclusive du mot-valise, en faveur
d'un éventuel équilibre entre les deux termes de l'image-valise.
Dans ce cas, le statut métaplastique de l'image-valise sera inévitablement remis en
cause? |